Ça n’a pas l’air de s’arranger : vous avez vu vos (ex-)ami·es centristes commencer à réutiliser des termes comme « grand remplacement », « féminazi »… qui n’étaient, vous le jureriez, qu’utilisés par votre petit cousin fan du Raptor Dissident à peine quelques mois plus tôt (oui, celui là-même qui s’est acheté le bouquin d’Alain Soral et fait partie des gens qui répèteront que « l’Empire » juif est derrière toutes les guerres).

N’y aurait-il que l’extrême-droite pour déjouer insidieusement les règles du débat et persuader de leurs idées un public grandissant ?

Dans ce texte nous allons parler de la youtubeuse Contrapoints pour ce qu’elle apporte à la réflexion sur les méthodes de diffusion d’idées politiques. Elle tente via sa chaîne YouTube Contrapoints de mettre des mots sur cette situation de désemparement dans laquelle se trouve la gauche actuelle : cette sensation de perdre les batailles des idées sur différents thèmes de société (échouant par là leur conquête de l’hégémonie culturelle là où d’autres réussissent) les unes après les autres.

La méthode Contrapoints

Natalie Wynn (Contrapoints) est une youtubeuse, trans (assez important car c’est un des thèmes majeurs abordés dans ses vidéos), qui a décidé de mettre en récit avec humour et des vidéos extrêmement soignées une sorte de propagande politique de gauche. Pour cela, elle vise personnes un peu paumées sur YouTube (mais pas nécessairement), intellos et moins intellos, fans déjà convaincus et adversaires hostiles.

L’alt-right est un mouvement d’extrême-droite très présent sur Internet connu pour avoir développé sa propre culture du troll et ses propres stratégies d’influence, que l’on peut connecter avec ce que l’on appelle en français la fachosphère. Mettant à profit sa connaissance de ce mouvement, elle aborde questions trans, capitalisme, sexualité, mouvance alt-right, psychologie des incels, écologie, questions philosophico-politiques sur la signification des désirs de beauté, ou encore réflexions sur le sens du sentiment de cringe (« gênance »). Sa stratégie à elle : séduire son public via l’humour, l’autodérision, des décors étudiés souvent éclairés de LED roses et bleues, une très haute maîtrise des maquillages, de solides connaissances de pop culture, de culture internet et de la psyché des communautés d’Internet, de nombreux personnages fouillés et une écriture assez fine.

Sa série de vidéos à l’aspect si léché a maintenant 2 ans (bien que son activité de youtubeuse soit plus vieille), et lui a valu l’encensement de très nombreux journaux et magazines américains (The New Yorker, The Atlantic, Current Affairs, The Verge…) (et, pour l’instant, une absence quasi-totale dans la presse imprimée française, une interview dans le magazine gratuit Stylist étant l’exception).

Ses scénarios pédagogiques sont écrits avec ironie, cynisme et pragmatisme de Génération Y. Ses discours rédigés ont probablement été les seuls aptes à faire changer d’avis des ados (souvent des garçons) pourtant déjà bien endoctrinés par les réactionnaires d’internet, en général enfoncés dans la spirale de vidéos alt-right sur Youtube.

Ces repentis avouent dans les commentaires et dans des threads Reddit avoir été séduits par l’ironie et la hauteur des propos (et souvent un désir encore en gestation de quitter des milieux parmi les plus toxiques d’Internet). Le New York Times a par exemple consacré un article-infographie pour étudier l’historique YouTube sur 3 ans d’un jeune homme, appelé Caleb Cain, afin de déterminer l’impact des suggestions de vidéos d’extrême-droite dans l’algorithme de YouTube. Ce jeune homme déclare avoir été d’abord « brainwashé » par le « dark web intellectuel » (comme se surnomme une partie des mouvements alt-right sur Internet) pendant plusieurs années. Avant justement de découvrir des vidéos étiquetées bread tube (un ensemble de jeune chaînes anglophones de gauche, en référence à La conquête du pain de Kropotkine), et d’y consacrer finalement une part non négligeable de visionnage. Le Reddit officiel de la communauté /r/Contrapoints est aussi rempli (jusqu’à l’agaçement de ses membres !) de témoignages de ces rescapés de l’alt-right tombés sur Contrapoints.

Amener son point de vue dans le « libre marché des idées » lors d’un brunch avec des centristes

Au détour d’une vidéo mettant en scène un différend avec Tabby la catgirl antifa, Justine, le personnage aux positions qui semblent proches de celles de Natalie Wynn, explique vouloir relever le pari de la propagande et parler à ces modéré·es centristes (comparables à certains courants « zététiques » en France) adeptes généralement d’un certain libéralisme économique, si avides de débats, et si aveugles aux rapports de force, ainsi qu’à l’existence même d’idéologie(s) dominante(s). Aller à la discussion dans ces milieux n’est pas une initiative vue d’un très bon œil par Tabby, la militante puriste caricaturée.

Pour ça, Justine est prête à aller vendre des idées sexy là où les plateformes se trouvent, aussi centristes, apolitiques ou libérales soient-elles. En faisant fi des accusions de Tabby sur sa soi-disant pactisation avec le camp ennemi quand elle se rend à des brunch de bourgeois·es afin d’apporter sa contribution au fameux « libre marché des idées » libéral. Car, pense-t-elle, participer à cela, c’est livrer bataille et croire en sa capacité de convaincre un public. Convaincre, mais peut-être aussi influencer, voire manipuler, tant justement la confiance de Contrapoints en l’efficacité de son message vient de la conscience que le débat d’idées, justement, ne se déroule pas sur le terrain idéalisé des arguments et contre-arguments rationnels, mais peut-être plus sur celui des affects que l’on provoque et manipule, via des jeux sur les codes visuels et humoristiques. « Appelle pas ça de la propagande, y a des centristes qui nous entendent ! », s’exclame Justine à l’intention de Tabby : la gauche ne s’autoriserait pas à faire de « propagande », sans chercher de possibles sens plus nobles derrière l’expression « communication politique ».

L’humour comme arme pour désamorcer l’image de sectarisme et de pureté de la gauche et être incisive

Le public de Contrapoints est intello. En tout cas, son discours évoque avec force le pari qu’elle fait sur l’intelligence de son auditoire. Pourtant, l’humour et toute la mise en scène sont sans cesse là pour rappeler un des propos principaux : la raison et l’intelligence ne suffisent pas hélas, et il faut dans la plupart des cas avoir les apparences esthétiques de son côté. Avoir la classe, montrer du contenu plaisant visuellement à l’écran et être consciente que des gens lui accorderont de l’attention d’abord pour sa beauté et le soin du décor, puis grâce à son humour décalé, et enfin, enfin seulement, grâce à son raisonnement robuste. Il s’agit de récupérer du public, confus sur quoi penser, ou déjà presque conquis, et évidemment d’occuper le terrain.

Sa plus grande technique est d’exposer ses différentes opinions contradictoires sur des sujets touchy en les faisant interagir via différents personnages.

T’as pas le look, coco : le problème de relations publiques du communisme

Parmi les personnages récurrents, on trouve Tabby et Justine, soit une antifa déguisée en chat et Justine, l’esthète méprisante et lubrique, qui juge tout au prisme du style que les gens dégagent et de son goût pour les choses jolies et brillantes. Cette Justine qui aimerait pimper le Manifeste communiste avec une couverture vaporwave (rose et bleu néon, avec des images de dauphin, de feuilles de palmiers, de logo de Windows 98 et de bustes de marbre), pimper (ou en fait carrément oublier) la faucille et du marteau (comme l’ont d’ailleurs fait les néo-nazis en popularisant d’autres symboles, plus subtils que la croix gammée ou le sigle SS, censés permettre à ses sympathisant·es de se reconnaître tout en avançant masqué·es).

Car Contrapoints affronte frontalement le problème « d’image » qu’a le militantisme. Ce dont personne n’ose parler au risque de se faire traiter de militant·e impur·e, pour avoir sympathisé avec la cause du grand Capital : le marketing.

Elle résume en phrases provoc’ l’image dans les médias que suscite souvent la « gauche de la gauche », qu’elle intitule le « problème de relations publiques (PR) » de la gauche radicale :

  • « détruire des vitres pour des raisons que les gens ne peuvent pas comprendre ou qui n’arrivent pas à susciter de sympathie »
  • « dire que l’on essaye quelque chose [avec des mots] que [la majorité] associe à la dictature et à la famine »

En effet, quand il est connu que chez beaucoup de normies (que l’on pourrait rapidement définir comme gens a priori non initiés aux codes d’une sous-culture), les mots « anarchisme » et « communisme » évoquent respectivement des gens qui brûlent des trucs avec allégresse dans un certain chaos urbain, et le spectre des goulags et du rationnement, nous utilisons encore des symboles tabous des médias grand public comme la faucille et le marteau car nous considérons les reproches faits à la gauche radicale comme illégitimes. Par exemple : il va être irrecevable dans de nombreux cercles militants de critiquer l’usage de la faucille et du marteau, car tout le monde serait censé réussir à séparer ce symbole de la répression en URSS ou en Chine. Sous prétexte que quiconque utilise ce symbole se réfèrerait « évidemment » au « bon » communisme, le communisme libertaire, et non aux dictatures qui se sont revendiquées communistes.

Nous sommes en permanence sous l’influence inconsciente de symboles sur nos imaginaires, mais peut-être que le raisonnement derrière cette gêne militante sur le sujet est que ce serait une mauvaise chose, quelque chose d’impur par rapport au raisonnement rationnel cartésien, et qu’avouer cette influence serait perçu comme un signe de faiblesse.

« OK, mais d’un point de vue purement com’, est-ce que tu pourrais juste ne paaaaas… faire ça ? »

Le manuel de stratégie de la fachosphère

Quelque chose que la gauche ne semble pas vouloir utiliser, par sentiment de légitimité et de supériorité morale, est le cynisme que le mouvement alt-right utilise si bien.

En fait, dans la vidéo Décrypter l’Alt-Right: Comment Reconnaître un F@sciste, Contrapoints explique à quel point le polissage tactique de la communication alt-right a été efficace. Un de ses amis appartenant au Youtube de gauche américain, Ian Danskin d’Innuendo Studios, s’est d’ailleurs fendu d’une excellente série d’explications sur les technique de communication et de débat des alt-righters, intitulée « The Alt-Right Playbook » (que l’on peut traduire à peu près par « le manuel de la fachosphère »).

Les alt-rights sont justement caractérisés par ce cynisme tactique et ces principes énoncés par Natalie Wynn, avec sa casquette de théoricienne :

  • nier son appartenance à une théorie controversée
  • utiliser des symboles « secrets » : être reconnu·e par ses pairs sans être détecté·e par les « normies », la cible à convaincre
  • « ironie », « blagues », « satire » et « mèmes » : permettre, en plus d’apporter de la popularité, de déconsidérer toute parole ou action de son camp comme étant « de l’humour » (cf. la définition du connard de Schrödinger : « quiconque faisant des déclarations de connard, en particulier sexistes, racistes ou réac’, et qui décide ensuite si c’était « juste pour plaisanter » ou très sérieux, selon l’approbation des autres membres du groupe. »)
  • et enfin, l’usage d’euphémisme et la reformulation de tout concept controversé (par exemple : « réalisme de race » pour suprémacisme)
Échelons de la fenêtre d’Overton

Conceptuellement, la technique la plus importante de cette liste est peut-être la dernière : travailler sur une formulation acceptable d’idées radicales. Ces techniques fonctionnent parce que les centristes réutilisent sans s’en rendre compte les « bons » arguments et que le processus de vulgarisation d’idées précédemment exclues commence, élargissant ainsi la fenêtre d’Overton (un concept qui indique les opinions « acceptables », recevables par une population donnée).

« Les Social Justice Warriors dans les médias ont l’air de gens sympa en train de vivre un épisode gênant »

De fait, beaucoup de vidéos sur Internet (parfois appelées compilations « cringe« ) consistent à repasser en boucle des extraits de personnes qui perdent le contrôle de leurs émotions ou se ridiculisent sans s’en rendre compte. Mais à gauche, où on voit ces émotions comme politiques en soi, il est malvenu de se livrer à du tone-policing (vouloir lisser l’expression de personnes légitimement en colère). C’est sans doute une attitude juste moralement, mais cela fait perdre à la gauche la bataille de l’image et des émotions, qui se livre selon des règles injustes.

Contrapoints propose de résoudre cela en échaffaudant l’idée d’une colère classe, qui serait celle, par exemple, de Miles Davis, cool, radical, en colère, dont l’opinion politique est minoritaire, et qui, pourtant, renvoie une image d’« ice cold motherfucker », dévastatrice.

Contrapoints souligne qu’en fait, c’est censé être plutôt cool en général de ne pas être mainstream, d’être minoritaire. Et il y a de quoi être sidéré·e quand on voit des gens qui se revendiquent « libertariens » (courant très à droite né aux Etats-Unis revendiquant un laissez-faire total et un égoïsme extrême), souvent des mecs réacs un peu paumés et englués dans leur misogynie, réussir à capturer le label de « rebelles », presque devenus punk. Ce succès de la droite démontrerait cruellement en négatif l’impuissance de la gauche à sculpter son image.

Rhinocéros

Saul Saulzman, un intellectuel juif, et Freya, une personne littéralement déguisée en nazie « débattent » sur le plateau télé de Jackie Jackson, la présentatrice centriste du Freedom Report (parodie de ces émissions américaines plutôt de centre-droite qui fétichisent la liberté d’expression). Peu à peu, Saul Saulzman voit cette présentatrice se transformer, comme dans cette pièce d’Ionesco, en rhinocéros. Soit, spoiler alert de la pièce : une métaphore de la montée inexorable du nazisme en Allemagne dans les années 30.

Pour compléter ma petite histoire du début sur votre supposé entourage se dotant progressivement d’un vocabulaire et de notions nées à l’extrême-droite et sur Internet, imaginons cette fois la tante de la famille, pas vraiment connue pour son féminisme et adepte, à votre grand dam, du body-shaming le plus basique : figurez-vous qu’au dîner de Noël si redouté, elle a parlé à toute la tablée de « charge mentale » avec véhémence. Une amie lui aurait résumé cette BD d’Emma lue sur Facebook, et après avoir redit une énième fois à son mari que, oui, bien sûr qu’il fallait essorer l’éponge après les (rares) fois où il faisait la vaisselle, elle avait trouvé l’expression tellement adéquate et la ressortait fréquemment, maintenant. Cela vous a tellement surpris·e que ça a réchauffé votre petit cœur d’activiste pendant quelques jours.

Voilà comment des changements dans l’idéologie dominante sont censés arriver. Gramsci a écrit ses intuitions de stratégie politique sur « l’hégémonie culturelle », qui sont très à la mode ces dernières années. La droite ne cessent de s’en inspirer avec succès, récemment par exemple quand des cathos-intellos proches de l’ENS (et d’Eugénie Bastié, la polémiste), créent un magazine dit d' »écologie intégrale » (Limite) pour surfer sur la mode de l’écologie et instiguer des idées cathos de droite comme le bien connu « un papa, une maman », ou « l’aberration de la PMA », en l’englobant dans un concept d’écologie intégrale créé sur mesure, et qui tente d’essaimer à gauche. Par exemple, en récupérant comme réceptacle le public de Pierre Rabhi, pour qui la PMA se rapprocherait un peu trop d’un tripatouillage de la sacro-sainte nature. L’essentiel étant qu’en faisant des ponts, des traductions entre différents codes culturels et différents milieux politiques, on permet parfois l’expansion d’une cause vers de nouvelles personnes.

Traduire un point de vue pour d’autres publics

Dans son livre Translating Anarchy, Mark Bray observe ce qu’il s’est passé à Occupy Wall Street en 2015 : plein d’anarchistes redoublant d’efforts pour faire passer leurs concepts et méthodes un par un (démocratie directe, justice économique…), en travaillant surtout-surtout à ne pas prononcer le mot anarchisme pour n’effrayer personne. D’où le concept de traduction, lié à la sociologie de la traduction de Bruno Latour : pour simplifier, nous vivrions dans de multiples sphères sociales aux langages et systèmes moraux propres. Et dans cette conception, faire de la politique, ce serait surtout travailler à faire reconnaître une traduction d’un concept d’une sphère à une autre.

On pourrait illustrer cette idée via le concept américain de recadrage moral (moral reframing) : pour qu’une personne conservatrice accepte de soutenir l’immigration ou les mesures contre le changement climatique, il faudrait faire, dans le cas de l’immigration, le parallèle avec les premiers colons venus aux États-Unis et parler du fait qu’on empêche ces personnes de devenir de grandes patriotes des États-Unis. Plutôt que de parler de la façon dont les entreprises détruisent l’environnement, il faudrait parler d’une obligation que les humains auraient à garder la nature intacte (en sous-texte, à ne pas détruire l’œuvre de Dieu ou se croire meilleur qu’elle). Plus discutable, pour faire soutenir l’idée d’un système de santé universelle, il faudrait parler de productivité au travail plutôt que de droits humains.

En guise d’exemple, on pourrait imaginer qu’une brochure qui s’adresserait à des parents cathos réac’ dont les enfants ne seraient pas cis-hétéro, et qui chercherait à aborder orientation sexuelle et identité de genre, devrait mettre un soin particulier dans le choix des mots, et faire attention à la connotation que renverrait cette brochure.

Dans un cirque plutôt qu’une arène politique

C’est le constat principal de Contrapoints et de ses collègues de YouTube, principalement Innuendo Studios et Philosophy Tube : le jeu du débat en ligne est truqué. Contrapoints a d’ailleurs cette phrase explicite pour tous les apprentis « esprits rationnels » en mal de débat correctement structuré, par rapport aux plateformes d’Internet : vous pensez être dans un forum, quand vous êtes en réalité dans un cirque. En ligne, la raison n’importe que bien trop peu, et il faudrait (en bon·ne spinoziste) faire le deuil de la force intrinsèque des idées vraies. Un des exemples donnés par Contrapoints : Trump exécutant un signe « OK » de la main, connu pour signifier « White power », à la seconde où il mentionne Alexandria Ocasio-Cortez (députée d’origine latina et icône du renouveau jeune de la gauche Bernie Sanders aux Etats-Unis). Geste encore trop commun pour être attaquable, la stratégie alt-right a tellement réussi à brouiller les pistes que l’on ne sait plus si ce geste est un clin d’œil subtil à sa frange extrémiste (une technique bien connue de Trump et identifiée en politique américaine comme du dog-whistling), ou une sacrée coïncidence.

« Le président des États-Unis est une star de la télé-réalité. Ceci est un siècle esthétique. Dans l’histoire, il y a des Âges de raison et des Âges de spectacle, et il est important de savoir dans lequel vous êtes. Notre Amérique, notre Internet, n’est pas l’Athènes antique, c’est Rome. Et votre problème, c’est que vous pensez être dans un forum, alors que vous êtes en réalité dans un cirque. »

Contrapoints, The Aesthetic

Face à ces techniques rhétoriques déloyales, le pari est qu’une gauche affranchie du respect scrupuleux des règles du débat polémique puisse marquer plus de points, quitte à abandonner la stratégie, perdante, de se présenter comme moralement supérieure.

Make racists ringards again

Jordan Peterson est une sorte de youtubeur réac’ au public assez impressionnant de jeunes hommes qu’il incite à prendre leur vie en main en « rangeant leur chambre », et plutôt engoncé dans une misogynie intello.

Dans la vidéo éponyme, Jordan Peterson fait les frais d’une attaque en dessous de la ceinture de la part de Contrapoints. Bon polémiste, connaissant parfaitement les meilleures techniques rhétoriques (notamment celle de la « station-debout« , décortiquée dans Le Carnet de l’Épervier), il se fend usuellement d’une vidéo-réponse incendiaire ridiculisant les féministes qui s’attaquent à lui (un peu comme une sorte de Raptor Dissident, mais avec l’âge d’un Zemmour ou d’un Soral, bref).

En se prêtant à son tour au jeu du démontage rationnel de ses arguments, Contrapoints en profite pour le dépeindre comme un daron sexy, un « Pascal le grand frère » en vieux. Elle le met en scène, lui, nu dans sa baignoire avec elle, pour détruire l’image provoc’ de ce Jordan Peterson. Preuve de sa victoire, un laconique « No comment » en guise de réponse du concerné, contrastant avec la morgue habituelle du personnage, qui a probablement dû juger qu’il était plus sûr de ne pas donner de la publicité à cette vidéo : il était, cette fois-ci, tenu en respect sur le terrain du Spectacle.

Victoire encore quand Contrapoints fait le lien entre homoérotisme chez les youtubeurs fans de gonflette, de corps norvégiens et de rhétorique suprémaciste aryenne, ou dans la vidéo Cringe, pour souligner la probable identification de trolls aux victimes qu’ils harcèlent de façon un peu trop obsessionnelle, révélant ainsi leurs propres insécurités. Ou encore, quand Contrapoints expose le dégoût de soi dont souffre probablement la youtubeuse trans conservatrice Blaire White.

Art politique ?

Contrapoints a l’effet de modifier les affects que l’on porte à d’autres, et c’est peut-être une définition possible pour l’art politique : susciter un regard nouveau envers l’autre, et, dans le cas de Contrapoints, permettre une tendresse vis à vis des trans chez des transphobes. Et vice versa : que les SJW (ndlr : terme péjoratif né à l’extrême-droite qui désigne des militant·es de gauche à tendance moralisatrice) imaginent les incels comme des êtres en souffrance.

Grâce à un mélange de tendresse, de maturité intellectuelle, et de capital culturel, Contrapoints établit un dialogue, avec humour (noir à l’occasion) et légèreté, avec à cette population auxquels seuls les idéologues les plus conservateurs s’étaient adressés (et qui, en allant un peu vite, donne maintenant une génération de garçons saupoudrés au hasard le long du spectre de la mentalité incel).

« Intellectual Dark Web » — Chelsea Saunders

Critiques

Une maîtrise presque masochiste du make-up tutorial

Contrapoints a planifié sans s’excuser la création de son personnage de rock star américaine, qu’elle a incontestablement imposé aujourd’hui sur Internet. La mise en avant de soi, peut déplaire. La maîtrise à la perfection et presque masochiste du make-up tutorial et sa relation torturée avec le narcissisme et l’image de soi, quand elle ne fascine pas, pourra fatiguer.

Paradoxe qu’elle a volontiers relevé, on lui reproche son parti pris pour le spectaculaire, qui contribuerait à renforcer la tyrannie actuelle pesant sur l’apparence féminine des femmes cis et des femmes trans. Ses positions détaillées sur des sujets de transféminisme l’ont conduit à aborder les mécanismes du canceling (mise au ban d’une personne publique d’une communauté pour ses opinions et actions supposées ou réelles) dans une longue vidéo.

« J’aime les choses qui brillent, OK ?? »

L’écologie chez Contrapoints est traitée surtout lors de la description de ses (nos) ambiguïtés face au désir d’opulence, et peut manquer de pistes pour des imaginaires post-consuméristes. Contrapoints explique souhaiter vanter l’abondance d’un « socialisme du champagne », pourquoi pas conciliable avec une sorte de luxe communal. Il est vrai que, d’un point de vue purement marketing, il est plus facile de vendre un futur fait de Fully Automated Luxury Communism plutôt que d’exiger l’adhésion enthousiaste de l’ensemble de la population à un stage d’adaptation forcée à un mode de vie semi-zadiste : ce qui, de ces deux « extrêmes », est réaliste écologiquement et politiquement, reste une question ouverte.

Triggered

Dans une des vidéos, une femme plutôt bien intentionnée, « humaniste », abhorre l’image de frugalité que lui renvoient l’anarchisme ou l’écologie radicale : « j’aime les choses qui brillent, est-ce mauvais ? »

Pourquoi ne pourrait-on pas penser à du « socialisme champagne », incluant une redistribution de champagne ? Pourquoi le moralisme militant ressemble au « on ne doit pas » du prêchi-prêcha chrétien ? En parlant d’écologie, elle se verse du lait de soja sur le corps, et trigger l’écolo : « tout ce lait de soja gâché ! » En réalité faire des vidéos politiques même peu vues valent largement 1L de soja gâché en terme d’impact social. Tentons d’être moins moralistes et de se concentrer sur la stratégie écolo dans son ensemble ?

Eviter la culpabilisation pour démontrer la rationalité d’une certaine sobriété écologiste : nous sommes peut-être frustrés au point de jouir de regarder quelqu’un sur Internet manger une pizza avec des feuilles d’or dessus et d’avoir très envie de le faire, et de pouvoir gâcher de l’argent à des trucs absurdes, mais si l’on est vraiment sincère, alors il faut analyser le vrai sens d’une pizza à l’or dont on sait déjà qu’elle nous laissera sur notre faim une fois dévorée.

Effectivement, les feuilles d’or n’ont jamais été connues pour rajouter du goût, et du coup, quelle autre satisfaction de manger cette pizza à l’or qu’un plaisir régressif de courte durée ?

Par exemple, la punchline de la vidéo : « plus de revenu amène plus de pizzas dorées décevantes » peut amener à désirer un système sans ultrariches (nous sommes aux Etats-Unis) pour le bien-être de tou·tes.

Cette analyse ne suffira sans doute pas aux théoricien·nes de l’écologie radicale, et les sacrifices de confort qui devront être imposés ou choisis par la bourgeoisie sont sans doute plus grands que le simple refus de pizzas aux feuilles d’or. Mais une vidéo peut populariser certains raisonnements politiques.


De la culture politique par intraveineuse

Il y a sans doute à apprendre de ces vidéos qui expliquent des phénomènes politiques complexes à des dizaines de milliers de gens lors de véritables masterclasses en représentations culturelles, sexuelles et psychologiques sur Internet.

Ces réflexions sur la communication politique sont-elles exclusives à Contrapoints ? Peut-être que le phénomène breadtube n’en est qu’à ses balbutiements. Des dizaines de chaînes de vidéastes politiques francophones de qualité se sont développées ces dernières années, comme par exemple très récemment la chaîne de Venus Liuzzo qui traite dans une vidéo, très compatible Contrapoints, des limites de la parole des concerné·es, ou encore du rapport entre transidentité et avatar de jeu vidéo. Preuve de la vivacité du sujet de la viralité politique, la streameuse Modiie a réalisé 1h de vidéo, de qualité documentaire, sur la portée politique des mèmes. Les guerres de l’information ont à peine commencé.


Hadrien (@ketsapiwiq), le 4 juin 2020.

Article sous licence Creative Commons CC-BY-SA (attribution – partage dans les mêmes conditions).

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