Un article proposé par Nclectic

La semaine passée a été marquée par la publication sur les réseaux sociaux de Hold Up, un film présenté par ses concepteurs comme un documentaire sur la crise du Covid 19 et sa gestion politique, notamment en France. Mélangeant images d’actualité, interviews et paroles d’anonymes, Hold Up a très vite rencontré un public massif parmi tous.tes les « antisystèmes » du pays, ce qui est somme toute logique dans notre période de sidération et de vide critique. Problème : le contenu du film délivre une lecture falsifiée et conspirationniste de la crise sanitaire, appelant avant tout à l’émotion et invisibilisant les sujets les plus urgents. Explications.


« Il est abject, ce documentaire, Hold Up. Il exploite avec une rare perfection la détresse, la tristesse, les fantasmes et la peur des gens en superposant des images-choc et en leur racontant n’importe quoi. Sans rire, c’est extrêmement bien fait et extrêmement pervers. Et c’est assez flippant pour couper toute envie de se battre. Voilà un bâton entouré de fils barbelés. Une toile d’araignée bien utile pour occulter un danger bien réel: la crise économique qui arrivera après la pandémie et la politique d’austérité qui en découlera. Ce film porte bien son nom: c’est un hold-up de l’esprit critique. Rendez-nous Marx! »

Voilà comment j’ai réagi sur les réseaux sociaux après avoir visionné Hold Up. Je ne reprendrai pas ici l’ensemble des critiques que l’on peut lui adresser car la plupart des grands médias en ont déjà fait un fact-checking assez rigoureux. Par contre, j’ai lu très peu de choses permettant de remettre en perspective l’irruption de ce faux documentaire, de comprendre sa popularité et sa dangerosité. Après mon message, j’ai reçu plusieurs messages allant dans mon sens mais aussi beaucoup de critiques venues de proches et de moins proches. Qui étais-je pour m’autoriser, dans une période aussi opaque et incertaine, à dire que ce film plébiscité par certains Gilets jaunes ne pouvait pas être un document sur lequel prendre appui dans une perspective révolutionnaire ? « Au moins, ils critiquent le gouvernement », m’a-t-on rétorqué. « Tu es du côté du gouvernement ou des révoltés ? On se le demande ». L’accusation de mépris de classe n’était plus très loin, et j’avais beau argumenter, fact checker, expliquer, je n’ai rien pu faire face à mes détracteurs qui, pour certains, sont très proches et issus d’une culture plutôt ancrée à gauche. Que s’est-il passé pour que nous en arrivions là ?


Tout d’abord, il faut prendre la mesure de la période que nous traversons : depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, nous vivons à tous points de vue de véritables années de plomb en France. En 2017, dans le sillage des désastreux quinquennat Sarkozy et Hollande, la confiance des citoyens en l’exécutif, en la science, en l’école était déjà au plus bas ; désormais, elle est à six pieds sous terre. La faute en incombe en premier lieu à un gouvernement qui s’acharne depuis des mois à mener tambour battant une politique de droite dure en nous maintenant la tête sous l’eau, sans aucune discussion, avec une arrogance et une immodération rares. N’y-a-t-il pas eu, avant le confinement, trois ans et demi de manifestations sans interruption ? La colère, nous avons eu l’occasion de la leur faire sentir à divers moments de tension sociale : en 2018 dans les lycées, les universités, puis dans la rue avec les Gilets jaunes. L’an passé avec le mouvement contre la réforme des retraites, puis cette année encore, avec les manifs de soignants.tes et les mouvements antiracistes qui ont suivi le premier confinement.

La colère est là, elle existe, tangible partout. Et à force de répression, de désinformation, la tristesse et le désespoir aussi, qui terminent de l’émousser pour la changer en désir pur et simple de vengeance. En cette fin d’année, le pays compte dix millions de pauvres et bien plus de femmes et d’hommes au destin obscurci par la pandémie de Covid 19 et sa gestion,  accompagnées de nouvelles lois libérales-autoritaires violentes et injustifiées. Ces prochains jours, l’Assemblée nationale s’apprête à voter l’interdiction de publier des images de policiers non-floutées, le recours à des drones pour le maintien de l’ordre, l’interdiction des occupations d’universités avec des peines maximales allant jusqu’à trois ans de prison ferme et 45000 euros d’amende. Voilà où nous sommes. Aucun débouché positif ne semble se pointer à l’horizon. Nous ne pourrons pas compter sur les élections pour changer quoi que ce soit radicalement. Nous ne sommes pas libres de nos gestes, de nos déplacements. Tout autour de nous, la violence se réveille et frappe toutes les cibles. Dans le même temps, les débats se droitisent de jour en jour, banalisant clichés racistes, prêt-à-penser bourgeois et idées réactionnaires. Les arrêts de travail se multiplient, la dépression arrive, les addictions se confortent. Les problèmes que nous connaissions au quotidien avant la crise deviennent plus aigus, car nous sommes pris par un sentiment d’impuissance physique et intellectuel qui nous dépasse et peut nous conduire à des écueils. L’un d’entre eux s’appelle Hold Up.

Un film qui mélange tout, surtout le cerveau du spectateur

Beaucoup de personnes détestent les mots « complotisme » et « conspirationnisme », arguant du fait que l’Histoire est faite de complots et de conspiration. C’est en partie vrai, mais cela me semble être un confort de pensée. Expliquer le monde sous le seul angle du complot ne peut produire que des caricatures de la réalité. Seulement, les personnes qu’on regroupe sous le vocable de « complotistes » sont bien plus diverses qu’on ne l’imagine : je veillerai donc à utiliser ce mot le moins possible dans les lignes qui suivent pour ne pas moi-même être amené à tout confondre. Hold Up est un film de Pierre Barnérias qui parle de la crise du Covid 19 et de sa gestion politique, notamment en France. Il n’a fallu que quelques jours pour que cette compilation d’images de 2h40 soit visionnée plusieurs millions de fois. Cela, on le comprend parfaitement : dans une période aussi noire que la nôtre, qui ne chercherait pas d’explications ? Il serait intéressant de connaître le pourcentage de personnes qui ont été convaincues par ce document, mais vue la volée de bois vert qui en a résulté, il est probable que tout le monde ne l’ait pas regardé religieusement (au moins, on peut l’espérer). 

Que raconte Hold Up, alors ? Commençant comme une critique de la gestion de l’épidémie de Covid 19 par le gouvernement français, il se termine par l’annonce de la structuration d’un gouvernement mondial voué à soumettre l’humanité par l’utilisation de la peur de la pandémie. Entre temps, le spectateur aura eu l’occasion d’entendre des dizaines de commentaires s’enchaînant à une cadence rapide dans le but de produire du sens. Le parti-pris des réalisateurs est clair. Hold Up joue avec les émotions – voire avec les nerfs – de son public, cela dans le but de lui faire avaler la pilule de la dernière demi-heure : la fameuse « conspiration mondiale », qui se trouve être la thèse centrale du « documentaire ». Le montage du film renforce quant à lui cette impression de confusion entre diverses questions : cette succession d’images et d’interviews toutes installées sur le même plan confine les esprits au relativisme mal placé.

Il est alors difficile, en tant que non-spécialiste, de démêler le vrai du faux, d’autant que la Macronie s’est faite elle-même experte en confusion, mixant allègrement propagande politique et discours scientifique depuis le début de la gestion de cette épidémie. Il en ressort une impression de chaos. Toutes ces images enchaînées font l’effet d’une drogue sur le cerveau, elles ne vont nulle part, n’expliquent rien mais fascinent, et finalement annihilent le sens critique. On se sent très vite démuni face à cette grosse machine qu’on nous présente, sorte de rouleau-compresseur que rien ne peut arrêter. De ce fait, nombreux.ses sont celles et ceux qui, après avoir vu Hold Up, tentent d’en sauver les meubles, c’est-à-dire d’affirmer que « tout n’y est pas à jeter ». Le problème de cette posture, c’est qu’elle oublie que le mélange du vrai et du faux ne peut produire que du faux. Or, mentir est dangereux, même si le but avoué est de faire se lever les foules. Surtout avec une conclusion annonçant l’arrivée d’un « gouvernement mondial », topos répandu de l’extrême droite antisémite converti dans la bouche de Marine Le Pen en « mondialisme ».

« Mais tu fais un procès d’intention, il n’y a rien d’antisémite dans ce documentaire », m’a-t-on dit au cours d’une discussion. C’est vrai, on n’y trouve rien de clairement antisémite, au sens où l’antisémitisme, pour pouvoir se répandre à nouveau, est désormais savamment crypté. On y entend tout de même à plusieurs reprises des comparaisons historiques hasardeuses, tenues tantôt par une aide-soignante, tantôt par une sociologue, deux personnes qui avaient peut-être des choses plus intéressantes à dire que des comparaisons puantes entre la Shoah et notre situation actuelle. À en croire Monique Pinçon-Charlot,

Hold up – Monique Pinçon-Charlot

l’équipe du film lui aurait fait réaliser 1h30 d’entretien dont seules deux minutes ont été conservées au montage, dont cette fameuse scène où on l’entend utiliser le terme d’ « holocauste » pour qualifier le prétendu projet futur des riches de supprimer les pauvres. Cela ne l’excuse pas, mais cela doit au moins jeter le doute sur l’honnêteté intellectuelle des réalisateurs. On peut également douter lorsque ces derniers présentent le premier confinement comme un dispositif décidé arbitrairement par le gouvernement, alors que celui-ci s’est décidé dans la précipitation, sur un rapport de force populaire, tandis que Macron et Philippe avaient prévu de retarder au maximum la mise à l’abri de la population sur les conseils du MEDEF, désireux de préserver l’économie. Que le confinement ait été coûteux humainement pour beaucoup d’entre nous est indéniable, mais c’est une question qu’il serait bon de traiter avec un peu plus d’honnêteté intellectuelle pour lui faire honneur.
Il semble en effet que les protagonistes du film fassent peu de cas des conditions de travail et de surcharge encore plus dramatiques pour les soignant-e-s dans le cas d’une absence de confinement lors des pics de l’épidémie. Le film ne posant en effet pas la question des années d’austérité drastique qui viennent de s’écouler dans le service public hospitalier, on peut aisément douter de leur capacité à analyser le système néolibéral. De même que les suspicions peu claires et farfelues vis-à-vis des vaccins, de Big Pharma ou de la 5G, empêchent toute argumentation anticapitaliste sur ces sujets, et surtout empêchent de pouvoir d’agir concrètement contre le pouvoir du capital dans le domaine de la santé et du numérique.

Manoeuvres sectaires ?

Lorsqu’on doute de la crédibilité d’une source, le premier réflexe à mobiliser est de se demander qui parle et dans quel but. Pierre Barnérias, Nicolas Réoutsky et Christophe Cossé, les trois producteurs de Hold Up, on ainsi un CV pour le moins intrigant. Le premier est un journaliste proche de la Manif Pour Tous ayant réalisé plusieurs documentaires bidonnés, dont l’un (M et le 3ème secret, 2014) traite d’un complot mondial (encore un!) animé par les communistes et les francs-maçons.


Il partage avec le second, Nicolas Réoutsky, une passion pour les expériences de mort imminente. Quant à Christophe Cossé, il est connu dans le civil pour être « maître praticien » en Hypnose Ericksonienne et en Programmation Neuro Linguistique (PNL). A priori, rien ne disposait ces trois hommes à s’adonner à l’épidémiologie, encore moins à la critique sociale. Hold Up ne vient pas de nulle part : pour le comprendre, il est nécessaire de replacer ce document dans le temps long. Dès le début de la pandémie de Covid 19, des voix se sont faites entendre pour remettre en question la véracité de la pandémie.

Dans de nombreux médias, on a pu voir des journalistes, mais aussi des politiciens, des personnalités affirmer que le Covid 19 n’était qu’une « grippette » ou affirmer leur scepticisme quant à son existence. Sans connaître la suite et sans être spécialiste, ces doutes étaient de l’ordre du raisonnable. Or, à la mi-mars, après des gesticulations inconséquentes du gouvernement français, nous avons été confinés pour deux mois. Pour certains.nes, le confinement s’est déroulé sans trop de difficultés, mais pour d’autres, notamment celles et ceux qui n’ont pas l’habitude d’être mis au repos forcé si longtemps, il s’est vite transformé en calvaire. Je pense que des idéologues représentant un groupe d’intérêts particuliers s’en sont rendu compte très tôt et se sont engouffrés dans la brèche de la peur et du déni massifs qui se sont installés durant ces mois de solitude confinée.


Cela a commencé avec la démagogie médicale de Didier Raoult, dont on connaît désormais le manque de sérieux et qui a fait se lever des centaines de fans très remontés contre les labos pharmaceutiques (mais étrangement prê.t.es à donner le bon Dieu sans confession à l’hydroxychloroquine, molécule distribuée sous forme de Plaquenil par les laboratoires Sanofi). Le 5 mai 2020 a eu lieu sur YouTube un direct réunissant quatre « spécialistes » venus du monde des pseudosciences : Silvano Trotta, Jean-Jacques Crèvecoeur, Tal Schaller et Thierry Casasnovas. Les deux premiers se retrouvent d’ailleurs au générique du documentaire Hold Up. Ces apôtres de la « médecine alternative » ont énormément gagné en popularité ces derniers mois, touchant un public beaucoup plus large qu’avant la crise sanitaire, en utilisant intelligemment les réseaux sociaux et en noyautant les groupes Facebook militants, notamment ceux des Gilets jaunes. Ils forment un combo d’écrivains et deredoutables businessmen New Age, exploitant au maximum les potentialités du développement personnel à des fins lucratives et propagandistes.


Toute crise débouche sur des situations de flottement intellectuel favorables à l’irruption de ce type d’énergumènes qui semblent apporter des réponses neuves et simples à des problématiques complexes. La popularité nouvelle de ces quatre beaux-parleurs a entraîné dans son sillage l’irruption dans le débat public de toute une horde d’ « alternatifs » plus ou moins sérieux résolus à mettre à bas la pensée rationnelle et les acquis originels de la médecine occidentale. De la défiance anti-laboratoire (légitime, au vu des nombreux scandales sanitaires comme celui du Mediator ou de la Dépakine), nous sommes alors rapidement passés à une défiance plus générale contre les médecins puis les soignant.tes, accusés de prendre part à des mensonges sanitaires comme s’il s’agissait d’un groupe homogène partageant les mêmes intérêts. 

Ces personnes – homéopathes, naturopathes, coachs de vie , souvent issues du privé – jettent volontairement le bébé avec l’eau du bain et dispensent un discours que nous pourrions qualifier de sectaire. En effet, elles appellent leurs spectateurs et spectatrices à ne plus consulter les médias officiels et à leur préférer leurs médias, entretiennent la comparaison entre science et religion et les orientent vers des débats qui n’ont rien à voir ni avec leur domaine de compétence, ni avec la situation politique dans laquelle nous sommes plongés. C’est ainsi qu’aujourd’hui, des citoyens en colère s’organisent pour diffuser des tracts anti-masques ou s’opposer à la vaccination au lieu de se mettre en grève ou critiquer les lois liberticides promulguées par le gouvernement. C’est ainsi, en exploitant la peur, la misère et l’ignorance, qu’on brise un front social.On retrouve dans le documentaire Hold Up plusieurs des éléments que nous venons de souligner : tout d’abord, une critique systématique de la médecine traditionnelle effectuée par des « alternatifs » peu crédibles, voire reliés à des idéologies très dangereuses.

C’est le cas de Valérie Burgault, compagne de route d’Alain Soral et proche de l’extrême droite catholique de Civitas. L’appel à l’irrationnel et aux sentiments est lui aussi constant, avec les témoignages d’anonymes qui partagent leurs peurs sans qu’elles soient contextualisées, mises en perspective, sans qu’en découle un travail explicatif, sociologique ou simplement journalistique. Enfin, une injonction sectaire à se couper de tous les canaux traditionnels d’information pour leur préférer les « vérités alternatives » présentées par les intervenants.tes du « documentaire ». 

Hold Up : un film dangereux, mais pas pour le gouvernement

« Mais quand même, tous les médias mainstream ont attaqué le film, c’est bien qu’il dérange au plus haut ! ». Ces derniers jours, j’ai entendu plusieurs fois ce type de remarque dans la bouche de mes contradicteurs. Eh bien, je pense que non, Hold Up n’est pas du tout subversif pour le pouvoir, bien au contraire. Il n’est pas utile de rappeler ici la chronologie des manquements et des mensonges gouvernementaux depuis les débuts de la crise sanitaire. On pourrait même dire qu’on savait déjà que ce gouvernement serait bête et méchant avant son élection. Quand la défiance se maintient à ce niveau, il ne reste plus que la politique de la terreur pour continuer à régner. C’est ainsi qu’au fil des mois, Emmanuel Macron se rend compte qu’il a de plus en plus besoin d’ennemis crédibles pour tenter d’asseoir sa propre crédibilité. Et des ennemis crédibles, en ce moment, ce n’est pas ce qui manque.

L’assassinat de l’enseignant Samuel Paty par un terroriste islamiste au soir des vacances de la Toussaint, puis les autres attaques perpétrées dans le sillage de celle-ci, ont donné lieu à une surenchère réactionnaire-républicaine pendant plusieurs semaines. Le projet de loi « confortant les principes républicains » est ensuite arrivé, réadaptant la loi « séparatismes » et ne proposant aucune réponse sérieuse de lutte contre le terrorisme mais stigmatisant toujours plus les musulmans.nes en tant que groupe à surveiller, légitimant ainsi les discours de l’extrême droite.Et voilà qu’après cette énième phase de fascisation de la population, un documentaire aux accents conspirationnistes est publié sur les réseaux et plébiscité par des millions de personnes. Ce documentaire accumule les fausses informations, les contre-vérités, attaque aussi un peu le gouvernement, mais de manière tellement lacunaire et à côté de la plaque qu’il n’est pas vraiment dangereux. De plus, il passe sous silence la pauvreté qui s’étend en France et dans le monde, les conditions de travail des soignants.tes, la répression des mouvements sociaux de ces derniers mois et la politique libérale-autoritaire des gouvernements Philippe et Castex. Voilà un véritable cadeau pour Emmanuel Macron, qui n’a plus qu’à éluder les maigres critiques de sa gestion de la crise pour se concentrer sur la lutte contre les fake news comme il sait si mal le faire habituellement, lui, le générateur officiel de fake news.Ainsi, pendant que l’on parle des projets fantasmés du « gouvernement mondial », on oublie les projets bien réels des gouvernements nationaux, a fortiori du nôtre.


On oublie les oppressions réelles, déjà existantes, la souffrance au travail, les licenciements, la pauvreté, les inégalités qui s’accroissent. Passées à la moulinette du « complot mondial », celles-ci passent pour quantité négligeable, elles paraissent secondaires, presque normales. On oublie que nous plongeons dans une crise économique effroyable qui a déjà causé la paupérisation d’un million de personnes en un an en Franceet des cas de détresse psychologique chez la moitié des travailleurs.euses du pays. On oublie la politique d’austérité qui s’en suivra, avec certainement de nouvelles attaques contre notre modèle social en lambeau, encore une fois contre les plus faibles. On oublie que désormais, occuper un bâtiment universitaire sera passible d’une peine de prison, que publier une photo non-floutée d’un flic ne sera plus possible pour un journaliste, que des réflexes d’obéissance absurdes sont en train d’être intériorisés par les populations subissant la gestion catastrophique de cette crise sanitaire avec un stress soutenu. On oublie que le lien social s’étiole, que le capitalisme s’étend, et avec lui les dominations sociales, patriarcales, raciales, écologiques et sexuelles. Et on oublie surtout de parler des solutions qu’il nous reste pour affronter cet avenir. Nous nous laissons paralyser, et nous en oublions nos principes, jusqu’à glisser vers des chemins que nous n’aurions jamais dû emprunter.

À quoi bon lutter si tout est joué d’avance, entre les mains de quelques ultra-riches qui dirigent le monde ? À quoi bon se syndiquer, à quoi bon manifester, à quoi bon rester droit dans ses bottes ? Voilà les questionnements pervers auxquels conduisent inévitablement des films comme Hold Up, qui proposent une lecture affadie, schématisée et finalement mensongère de la lutte des classes, masquant les antagonismes de classe pour leur préférer la sauce populiste des « 99 % contre les 1 % ». Dans une crise sanitaire où la seule exploitation du travail productif et reproductif est mise en avant, alors que l’on perçoit son redéploiement par de nouvelles modalités comme le télétravail, possible uniquement grâce au travail bien réel et physique des classes subalternes, on nous détourne des analyses anticapitalistes pour leur préférer les antagonismes portés par les réactionnaires de tous bords (à l’exemple de l’opposition factice entre un « bon » capitalisme national-bioconservateur et un « mauvais » capitalisme mondialisé-transhumaniste), particulièrement, en France, par les catholiques traditionalistes qui se détournent d’un pape jugé « trop à gauche ». C’est d’ailleurs une lecture idéologique que les réalisateurs de Hold Up tentent à plusieurs reprises de scénariser, notamment par le biais d’une scène montrant une aide-soignante réagissant avec émotion aux propos inhumains du docteur Laurent Alexandre. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir comment la personne qui mène l’entretien a présenté ce médecin libertarien fondateur du site Doctissimo à l’interviewée, sachant que Laurent Alexandre ne représente que lui-même et n’a aucune assise intellectuelle autre que celle que l’on veut bien lui donner.

De fait, Hold Up impose une lecture du monde fausse, marquée très à droite, en laissant s’installer un sentiment d’impuissance par le fait de ne proposer aucun moyen d’action concret tout en ne présentant aucun autre horizon que la peur et la soumission (certes à d’autres personnes que nos gouvernants, mais est-il plus raisonnable de suivre aveuglément Raoult que Lacombe ?) .

Pour terminer, je pose une question qu’adorent poser ceux et celles que l’on appelle les conspirationnistes : à qui profite le crime ? Dans le cas de Hold Up, la réponse paraît désormais évidente : au gouvernement sur le court terme, et sur le long terme à des forces militantes qui ne sont pas les nôtres. Des personnes se lèvent aujourd’hui pour mettre à bas la pensée rationnelle en exploitant ses failles. Des forces issues du monde du privé, tout à fait compatibles avec le macronisme et ses vérités alternatives, qui pourraient tout à fait souscrire à une politique d’austérité, du moment que celle-ci s’attaquerait au régime de Sécurité Sociale et déboucherait sur une médecine à deux vitesses dans le cadre de laquelle ils pourraient se lancer dans de nouveaux marchés. Toute crise provoque du brouillard, surtout lorsque la défiance est au plus haut. Les exemples historiques sont nombreux. Pour rappel, les sociaux-démocrates de la République de Weimar avaient été si infâmes qu’ils ont permis à l’une des pires dictatures de l’Histoire de s’installer dans les années 30, après avoir écrasé les marxistes allemands et dans un bouillonnement intellectuel européen réactionnaire intense qu’on a appelé le fascisme. Camarades marxistes, anarchistes et révolutionnaires, nous n’avons désormais plus le droit à l’erreur et sommes placés face à une responsabilité écrasante. Grève, blocages, occupations, désobéissance civile : il devient urgent de nous ressaisir de tous les moyens de lutte à notre disposition. Vite, car il est minuit moins une.

2 Replies to “Un « Hold Up » de notre capacité d’agir : sur le film de Pierre Barnérias”

  1. La critique la plus complète, riche, exhaustive, avec du fond, qu’il m’ait été donné de lire. Bravo. J’aime beaucoup ce que vous faites et je le fais savoir.

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