Article de Lysandra consultable sur The Consent Project

Le viol est un grand mot, le viol est un gros mot, le viol est le pire des mots. Le viol est un mot qui divise. Qui marque la frontière entre le bien et le mal.

Il y a d’un côté les violeurs, le mal incarné et de l’autre les non violeurs et les victimes qui sont du côté du bien. Voici comment notre imaginaire collectif et sociétal perçoit le viol. C’est le mal absolu, et les violeurs sont donc des monstres asociaux, car seul un monstre est capable du mal absolu. 

Bien évidemment ces violeurs existent, et ce type de viol existent. Nous ne pouvons le nier et cet article n’apportera aucune solution contre ces violeurs qui violent à dessein, dans le but de détruire physiquement ou psychologiquement la personne, de la déposséder, de lui faire mal, ou de jouir de sa soumission. 

Toutefois, cette vision binaire et simpliste du viol est dramatiquement dommageable aux victimes de viol, au processus judiciaire et à une réflexion collective autours du viol qui serait pourtant bénéfique pour créer une société à la sexualité plus douce et consentante. 

Reconnaissons notre responsabilité collective

Oui, le viol est un mot terrible et terrifiant, un mot affreux, une étiquette ignoble qui vous expose à la disgrâce sociale ; au rejet de tous, que personne ne voudrait porter. 
Le violeur étant un monstre, comme tous les monstres mythologiques, il doit être éloigné loin de la Cité, ne plus y revivre, nous devons plus prononcer son nom. Sa place serait en prison, à vie, ou du moins loin de nos yeux et de nos vies.

Il n’y aurait pas de pire opprobre ou presque, que d’être qualifié de violeur.se ; ce qui grippe toute forme de débat constructif sur le sujet, qui se réduit souvent à une seule question : est-il ou non un violeur ? Car si oui, la sentence devra être implacable, et la disgrâce, totale. 

Et si nous sortions de cette vision diabolique du viol pour parler vraiment du sujet : qu’est-ce qu’un viol, et comment pouvons-nous l’éviter.

Parce que oui, nous sommes intimement convaincues qu’il existe des situations où le violeur ignorait – avec plus ou moins de bonne foi – les conséquences de ses actes ; et qu’avec une meilleure sensibilisation aux rapports intimes, l’agression aurait pu être évitée.

Ne parlons pas d’autres choses, mais parlons en autrement Changeons de vocabulaire si vous préférez et parlons d’absence de consentement, ou d’erreur de jugement sur les intentions de son partenaire. Peut-être qu’ainsi, vous serez plus enclins à accepter que cette personne a bien « manqué de discernement en ayant un geste déplacé », au lieu de parler « d’agression sexuelle », (pourtant il s’agit bien de le même chose) et donc accepter qu’il y a eu une faute de commise, ce qui doit entrainer réparation, reconnaissance du préjudice causé à la victime et déclenchement d’un processus permettant à l’auteur.e des faits de ne pas les reproduire. Si l’on admet que violer, c’est ne pas avoir respecté le consentement libre, éclairé, explicite et spécifique de son partenaire… alors nous sommes sans doute beaucoup à avoir … probablement… ~ forcé ~ le consentement d’un.e partenaire sexuel. De la même manière que nous sommes très nombreu.ses.x à avoir subi une situation non consentie. Il peut s’agir de la femme qui larmoie devant son mari « tu ne m’aimes plus c’est ça ? alors pourquoi tu ne veux pas de moi ce soir ? Depuis que tu as cette nouvelle stagiaire à ton travail tu ne me touches plus, si tu m’aimais vraiment… » De ce mec qui sodomise à l’improviste son plan cul sans lui demander son avis. De cette personne qui saute sur le sexe bandé de son partenaire de bon matin, supposant qu’il en a envie. De ce mec qui se met à fesser violemment, son plan d’un soir, à l’étrangler, à la mordre, sans concevoir que son kink sexuel n’est pas partagé par tou.te.s… 

De cette personne qui se met à lécher sa coloc endormie la nuit parce qu’elle est vraiment trop excitante. De cette fille qui dit à sa copine « allez stp stp stp stp je t’aime je t’aime j’ai très envie de toi fais-moi plaisir stp » De ce patron qui dit à sa salariée qu’il va falloir qu’elle se montre très gentille et convaincante si elle veut obtenir cette promotion qu’elle convoite. De ce médecin qui enfourne ses doigts au fond de l’utérus de sa patiente sans même lui demander si elle est prête ou d’accord pour procéder à un toucher vaginal. De ce chirurgien qui propose à ces élèves de tester des touchers vaginaux sur des patientes endormies au bloc opératoires. De ce mec qui dit à son copain « tu ne vas pas me laisser comme ça quand même, j’ai les boules pleines ». Vous vous êtes reconnu.e.s dans cette situation ? Si vous êtes du côté « violeur », peut être que votre premier réflexe est le déni, la honte, hors de question que l’on vous colle cette ignoble étiquette. Et si on dépassait cela ? Si on dépassait notre ego outragé pour nous concentrer sur le plus important : comment construire des relations intimes basées sur la non-violence. Comment créer un cadre de confiance pour nous assurer que notre partenaire est pleinement consentant, et qu’il ne subit aucune pression, ou du moins, le moins possible. Si l’on questionnait nos pratiques sexuelles en partant du principe que nous sommes tou.te.s capable de violer, capable de manipuler, capable de forcer le consentement en par les larmes, les supplications, le chantage affectif, le chantage à la rupture, ou tout simplement l’enfourchant sans prendre la peine de lui poser la question « est-ce que tu veux faire ça? » Si difficile et inconcevable que cela puisse paraitre, cette prise de conscience collective pourrait passer par la dédiabolisation du viol. Oui, cela peut paraitre choquant et grotesque de demander une « dédiabolisation » du viol, mais avec 1% des viols aboutissant à une condamnation judiciaire, nous sommes très loin d’une diabolisation efficace, donc il sera peut-être temps d’envisager une autre approche. Une approche qui dépasserait cette antagonisation de ce débat, suis-je un monstre ou non ? Cette personne est-elle un monstre ou pas ? Puisqu’en posant cette question de la sorte, la tentation sera de tout faire pour protéger la personne d’une accusation aussi grave, aussi lourde de conséquences (du moins, on s’imagine que ce sera lourd de conséquences). Les sanctions (judiciaires et sociales) étant d’une gravité extrême, toutes les précautions doivent être prises pour s’assurer que la personne est coupable. Pire que tout, si cette personne est reconnue coupable de viol pour avoir… été insistante… alors cela signifie que « moi aussi je serai un.e violeur.e ? », l’idée est d’autant plus insupportable. C’est d’ailleurs ce que nous constatons dans chaque débat suite à un article relatant des faits de viol d’une célébrité. Tous les hommes s’offusquent, rappellent la nécessité de protéger la présomption d’innocence, minorent les faits pour qu’ils échappent à la qualification honnie, ou bien encore, soupçonne la victime de mentir. A la solidarité masculine, s’ajoute une couche de misogynie, soupçonnant les femmes d’être incurablement intéressées par l’argent, et d’être des menteuses hystériques qui crient au loup au moindre geste grivois. Cette envie soudaine de défendre un homme qui leur est inconnu avec autant de passion, n’est sans doute pas uniquement motivée que par le désir de Justice. Mais probablement par la peur du stigmate du viol. Car si cet homme est condamné pour ce qu’il a fait, alors ils le seront aussi. Consciemment ou non, ils se projettent dans ces histoires de mains baladeuses, de soirées avinées, de collègues plaquées contre un mur à qui ils n’ont volé « qu’un baiser » ; ils ont peur et ils le disent « nous ne pourrons plus travailler avec des femmes, nous ne pourrons plus draguer après #meetoo ». Cette peur les aveugle, les paralyse dans une remise en cause pourtant nécessaire. 

Les traitements médiatiques des viols nous désolent car ils ne se concentrent que sur la personne / la personnalité du violeur avec ceux qui veulent le jeter au cachot d’un côté et ceux que le défendent ardemment de l’autre. L’affaire Romeo Elvis est symptomatique : au lieu de réduire le débat à « Angèle doit-elle publiquement renier son frère le violeur », peut être pourrait-on comprendre pourquoi ce mec a cru qu’il était normal, excitant, de se faufiler dans les vestiaires des filles pour tripoter l’une de ses amies ? Est-ce symptomatique de la culture du viol ? Du rapport de prédation que les hommes peuvent avoir avec la sexualité ? Encore plus important : comment prendre en charge la parole de la victime ? Comment lui permettre d’exprimer son ressenti ? Comment lui offrir un cadre serein de libération de la parole ? Tous les hommes devraient tirer des leçons de cette tragique histoire, pour réfléchir en conscience s’ils se sont déjà retrouvés dans cette situation et comment – à l’avenir – tenter une technique d’approche qui ne mettent pas en danger la victime (c’est simple, il suffit de demander son autorisation avant de la caresser et lui préciser qu’elle a le droit de refuser). Apprenons collectivement à changer nos (mauvaises) habitudes de dragues et de prédations qui nous mettent tous en danger, et réapprenons une sexualité consentie. 

Il ne peut pas violer, il est si gentil 

L’autre conséquence tragique de faire du violeur une figure monstrueuse est que paradoxalement, il leur suffit de prouver qu’ils sont gentils pour… échapper à la justice. Nous aimerions caricaturer mais malheureusement, il suffit bien trop souvent à un violeur de montrer aux policier.e.s des jolies attestations de ses proches affirmant qu’il est mignon tout plein pour que la plainte soit classée sans suite par lae procureur.e. Oui, nous, professionnelles du droit, nous avons pu constater ces faits. Puisqu’il est inconcevable qu’un homme soit à la fois angélique et monstrueux, il leur suffit de prouver qu’ils sont angéliques pour échapper à l’odieux soupçon du viol. Accepter que même les personnes adorables, altruistes, bien intégrées socialement et n’ayant jamais eu d’antécédents judiciaires peuvent violer, ce serait donner une plus grande chance à la victime d’obtenir justice et réparation ; avec une enquête qui ne soit plus centrée sur la personnalité du violeur, mais avant tout sur le déroulement du viol. La conséquence est désastreuse : bien souvent, la victime ne demande qu’une chose, c’est que son statut de « victime de viol » soit reconnu, et que son violeur est conscience de ce qu’il a fait pour que cela ne se reproduise plus. Nous sommes lasses de voir des affaires classées sans suite, des victimes niées dans leur vérité car le profil ne match pas avec la description type du violeur. Tous les violeurs ne sont pas des monstres et tous les viols ne sont pas monstrueux Tels que dépeints par les médias, les viols sont d’une violence inouïe et obscène à regarder. La victime se débat, en pleurs, et restent traumatisée à vie par la violence de cet effroi. L’usage des termes dans les milieux militants confortent cette vision : la victime est une « survivante », elle a donc « survécu » au pire. Nous ne nions pas l’importance que ce mot peut avoir pour certaines victimes, ni le fait que le viol puisse relever d’une expérience mortifère tant il peut être destructeur. Cependant, en limitant la narration du viol à ce type de schéma, il les enferme dans un récit qui peut être excluant. Certaines victimes en arrivent à penser que, si elles n’ont pas été si traumatisées que ça, si elles ont vécu ce moment comme « simplement » désagréable, si elles ont pris sur elles, voir même si finalement elles ont pris du plaisir ou si elles sont restées en bons terme avec leurs violeurs… alors elles ne sont pas légitimes à parler de « viol ». Leur comportement leur sera d’ailleurs reproché par leurs proches et la machine judiciaire qui ne les jugera pas assez « traumatisées » pour dire la vérité ; pire encore si elles ont continué de fréquenter leur violeur après le viol. Pourtant, le processus d’acceptation du viol est parfois long, difficile. Il faut savoir être soi-même conscient des notions de consentement, comprendre que le nôtre n’a pas été respecté, parfois même se remettre personnellement en cause quand on ne l’a pas appliqué, puis réaliser que l’on a été violé, et enclencher un processus de deuil vis-à-vis de cette personne, de cette relation, désormais entachée par le souvenir du viol. Toute cette démarche est longue, douloureuse, complexe et ne se conforme pas toujours à ces schémas du « viol monstrueux ». Laissons aux victimes la possibilité de construire des narrations où elles peuvent se reconnaitre et se sentir légitimes dans l’expression de leur ressentie face à ce qu’elles ont vécu. 

 Ne parlons pas d’autres choses, mais parlons en autrement 

Dans un viol, il y n’y aurait que 2 catégories : la victime et le violeur, le loup et l’agneau. D’un côté le bien, de l’autre le mal. Ou plutôt le mâle, qui – selon les chiffres – représentent 98% des agresseurs. Toutefois, de récents sondages montrent que les hommes, quand on leur pose la question autrement que « avez-vous été violé ? », mais en leur demandant si leur consentement a été forcé répondent majoritairement qu’ils se sont également senti forcés, manipulés. Le problème est double : si les hommes n’ont pas eux même d’éducation au consentement, ils ne peuvent ni le respecter, ni déterminer quand le leur n’a pas été respecté. Puis la vision genrée de la sexualité, qui réduit les hommes à des bêtes de sexe avide d’en avoir toujours plus (et d’autant plus si ils sont noirs), poussent certain.e.s de leur partenaires à répondre avec fugacité à ce supposé désir inassouvi. Nous entendons les hommes parler de ces femmes qui les ont chevauchés, qui les ont doigtés par pour les ouvrir vers de « nouveaux horizons », qui leur ont fait des « sodomie surprise », parce que évidemment, c’est « plus serré » et que tous les hommes aiment ça. Le virilisme toxique réduit au silence ces récits de viols complexes car les hommes n’osent encore parler librement de ces moments qu’ils n’ont pas si bien vécu (et seront-ils seulement écoutés ?) 

Oui, les femmes peuvent violer en pensant « assouvir une sexualité débridée » des hommes, oui, elles peuvent violer en faisant usage de techniques de manipulation, de chantage, d’usure, de menace qui forceront le consentement de leur partenaire. Le viol n’est pas aussi binaire. Littéralement, il existe des couples queers, non binaires, qui sont invisibilisés par cette vision très genrée du viol, et qui peuvent aussi être traversés par les violences sexuelles, que doivent être entendu et pris en compte dans les récits sur le viol. Le viol n’est pas aussi binaire, il est possible d’être le loup et la proie. D’avoir été victime et de devenir violeur. Il est même possible d’être les deux à la fois, notamment lors d’une soirée alcoolisée où les deux personnes n’étaient pas aptes à consentir librement. Au lieu de chercher absolument qui est lae gentil.le et qui est lae méchant.e, admettons simplement que parfois, les histoires d’agressions sexuelles sont complexes, que la responsabilité est collective, et qu’il faut donc trouver des solutions ensemble pour ne pas reproduire ces erreurs. La sexualité n’est pas aussi binaire, notre vision d’une sexualité hétéro-phallo-centrée nous enferme dans des pratiques sexuelles codifiées, focalisée sur la pénétration vaginale par un pénis. Or, le plaisir sexuel est beaucoup plus étendu, certaines personnes y prennent du plaisir, d’autres non, partez à la découverte de votre partenaire en ne présupposant rien de ses préférences ou de ses répugnances. Peut-être est-iel asexuel, peut-être aime-t-iel une forme de sexualité qui ne se focalise pas autour de la pénétration, de l’orgasme. Ne pas communiquer avec son partenaire sur ses désirs, c’est prendre le risque de lui imposer des pratiques qu’iel n’aime pas, de lui imposer un type de sexualité ; et donc de lae violer.

Nous ne pouvons pas faire disparaitre les violeur.se.s 

Une fois que nous avons établis que nous sommes tous potentiellement violeur.se.s, et que nous avons tous une responsabilité face au respect du consentement, comment dépasser et cela et avancer vers une forme de justice réparatrice ? Les solutions en la matière sont large et complexes, car elles ne pourront jamais effacer le mal ni les préjudices qui ont été commis. Le premier pas serait d’abord de faire preuve d’humilité, d’une honnêteté intransigeante à soi, et que l’on doit à ses partenaires passé.e.s ; et reconnaitre ses fautes. Nous devons plus que tout, nous éduquer au consentement et aux relations intimes non violentes, car il est difficile d’être en empathie avec le consentement de l’autre, si on y a pas été sensibilisé soi-même. Il nous faudra comprendre les nuances entre désir, envie de sexe, drague, consentement, et plaisir ; et savoir que l’un n’implique pas l’autre, que l’être qui désire n’est pas celui qui consent. Puis viendra éventuellement le temps de la réparation, qui devra être choisie par la victime ; des excuses, qui pourront être acceptées ou pas par cette dernière ; et plus important encore, d’en tirer une leçon collective pour ne plus faire aucun mal et avoir une sexualité mutuellement consentie. Mais ce processus demande un effort supplémentaire : celui de choisir de ne pas considérer tous les violeur.e.s comme des êtres infâmes devant être banni.e.s de la Cité, ne pas les porter au pinacle comme l’incarnation du mal afin de se rassurer sur sa propre humanité, sur sa propre « pureté » sociale, mais de leur laisser la place qu’iels méritent : celle d’êtres humains normaux qui ont fauté et qui doivent apprendre, transmettre et réparer leur faute.

Car nous sommes tou.te.s des violeur.se.s (potentiels)

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